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« La réforme d’accès à l’université ne constitue qu’un cautère posé sur une jambe de bois » - Claude Obadia, Le Monde, 12 janvier 2018

samedi 13 janvier 2018

On cherche partout qui est Claude Obadia, professeur en CPGE et chargé de cours en philosophie du droit à Cergy Pontoise. Il vante aussi les nécessités de la sélection dans [le Figaro-http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/02/08/31003-20170208ARTFIG00242-claude-obadia-tirage-au-sort-a-l-entree-de-l-universite-l-arbre-qui-cache-la-foret.php]

Seule une véritable sélection reposant sur les capacités propres des étudiants permettra de résoudre la crise du système éducatif, juge le philosophe Claude Obadia dans une tribune au « Monde ».

Pour lire sur le site du Monde

Le bon sens l’aura finalement emporté : à compter de la rentrée 2018, plus aucun étudiant ne sera affecté à l’université par tirage au sort. Mais les difficultés liées à l’orientation des bacheliers disparaîtront-elles pour autant avec la mise en service de la nouvelle plate-forme Parcoursup ? Qu’il nous soit permis d’en douter.

Pour le comprendre, il suffit de se demander comment nous avons pu, en France, en arriver à considérer que le tirage au sort constituait la meilleure façon de départager les postulants aux filières dites « à capacité d’accueil insuffisante  ». A cette conception si fâcheuse de la justice de l’orientation, avec laquelle l’actuel gouvernement a décidé, semble-t-il, de rompre, il y a deux raisons conjointes.

Première raison, toutes les politiques scolaires mises en œuvre depuis la fin des années soixante se sont systématiquement adossées au principe selon lequel les jeunes issus des milieux les plus modestes ont, en tant que tels, le droit d’accéder aux études supérieures.

L’échec massif des étudiants à l’université

Deuxième raison, le souci afférent d’endiguer la «  reproduction des élites  » nous a persuadés que toute procédure de sélection maquille une politique de discrimination sociale.

Comment, dans ces conditions, c’est-à-dire en présupposant que la sélection est forcément contraire à l’idéal républicain de l’émancipation, pouvions-nous nous préserver de l’aberration que constitue le tirage au sort ? Que le gouvernement ait, aujourd’hui, pris la mesure de celle-ci doit donc, sans réserve, nous réjouir.

Pourtant, il est à craindre que la suppression du tirage au sort ne résolve en rien l’épineux problème de l’échec massif des étudiants français à l’université. Cet échec, en effet, s’explique par deux causes majeures.

La première est une idée qui a largement inspiré les politiques scolaires menées depuis trente ans : l’idée selon laquelle la réussite est un droit et non quelque chose qui se fonde dans des aptitudes et des compétences avérées. Or, comment, sérieusement, soutenir que tous les étudiants qui souhaitent étudier la philosophie, ou les mathématiques, possèdent forcément les capacités à même de leur assurer, dans ces filières, la réussite ?

Refus de toute sélection

Seconde cause, indissociable de la première, le refus de toute sélection, qui, depuis la réforme du collège unique en 1974 jusqu’à la réforme des concours d’accès à la haute fonction publique de 2009, en passant par la loi d’orientation de 1989, n’en finit pas de produire les effets les plus dommageables à l’intérêt des étudiants, et en particulier de ceux qui sont issus des milieux les plus modestes.

Le ministre de l’éducation a-t-il entrepris de frapper son action au coin de la réhabilitation de la sélection au mérite seule à même de faire obstacle à la ségrégation sociale ? Rien n’est moins sûr. Car si la ministre de l’enseignement supérieur a bien publié, en décembre, les «  éléments de cadrage national des attendus pour les mentions de licence », estimant qu’un élève de terminale a besoin de certaines compétences et connaissances pour entrer en licence, il ne s’agit pas du tout, ici, de départager les étudiants selon le critère du mérite scolaire mais d’identifier leurs faiblesses afin de leur proposer, le cas échéant, une année de mise à niveau pour intégrer telle ou telle filière.

Or, à qui fera-t-on croire, quand un étudiant sur deux, toutes filières confondues, est en échec en première année de licence qu’il suffira au plus grand nombre d’entre eux de se « mettre à niveau  » pendant une année dans tel ou tel champ de compétences pour suivre ensuite un parcours universitaire de réussite ? En un mot, comment ne pas redouter que les moyens préconisés ici pour endiguer l’échec à l’université ne constituent qu’un cautère posé sur une jambe de bois ?

Car enfin, comment pouvons-nous espérer une majorité d’étudiants en situation de réussite si nous refusons obstinément de tirer les conséquences d’un fait pourtant bien naturel ? Parce que nous n’avons pas tous les mêmes aptitudes, nous ne pouvons nous réaliser tous dans les mêmes voies, raison pour laquelle nos jeunes doivent être orientés selon leurs capacités propres et, si cela s’avère nécessaire, détournés des parcours universitaires.

Un manque de courage politique

Le ministre de l’éducation ne peut pas ignorer cette évidence. Aura-t-il le courage d’y conformer son action ? Et saura-t-il conjuguer courage et pédagogie ? En effet, si les Français sont profondément attachés à la vocation sociale de l’école – Jules Ferry ne la considérait-il pas comme «  l’église du peuple » ? –, sont-ils sots au point d’ignorer que si la sélection ne s’opère pas à l’école selon des critères objectifs, elle s’opérera hors les murs selon des modalités autrement moins équitables ?

Au reste, est-il tellement certain qu’ils rejettent a priori toute sélection ? Que refusent, en, effet, les Français ? Non pas que certaines positions sociales soient plus avantageuses que d’autres mais que ce soient toujours les mêmes qui obtiennent ces positions et les mêmes qui en soient privés. C’est tout à fait différent. Et cela permet de comprendre que la crise de notre système éducatif, largement imputable au refus de la sélection, s’explique moins par les blocages de la société civile que par un manque réitéré de volonté réformatrice et donc de courage politique.

Car il en faut du courage pour affirmer qu’un élève ayant des difficultés d’expression prononcées ne doit pas s’engager dans des études littéraires. Comme il en faudrait aussi pour affirmer clairement que si les filières juridiques ne peuvent accueillir tous les bacheliers, il est préférable d’y scolariser les plus méritants et donc de sélectionner les étudiants.

Notre ministre de l’éducation a-t-il, oui ou non, la volonté de réformer vraiment l’université ? L’avenir le dira, même si l’on peut d’ores et déjà lui reconnaître le talent qui lui a permis, jusqu’à présent, sur ce dossier tellement sensible, de ne pas mettre le feu aux poudres.

Claude Obadia est l’auteur, notamment, de Kant prophète ? Eléments pour une europhilosophie (Les éditions Ovadia, 2013).