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Contre la censure, contre la liberté d’expression : la question de l’espace du dicible - Philippe Huneman, Medium.com, 7 août 2020

dimanche 9 août 2020, par Laurence

Philippe Huneman est philosophe, chercheur au CNRS. Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (Paris I Sorbonne). Site pro : www.philippehuneman.wordpress.com

Pour qui aime méditer sur la liberté d’expression, la censure, le droit à la parole et les discours offensants, la quinzaine juste écoulée fut faste en microévénements. Aux USA, une lettre ouverte dans Harper’s magazine, signée par 150 écrivains et chercheurs anglo-saxons dont Salman Rushdie, Martin Amis, Margaret Atwood ou Michael Walzer, revendiquait le ‘free speech’ contre les mouvements de protestation et d’annulation d’orateurs (‘deplatforming’) issus des campus américains que l’on nomme maintenant ‘cancel culture’. [1] Elle a été abondamment commentée, positivement par certains, mais surtout négativement par d’autres, ceux que leurs adversaires surnomment péjorativement Social Justice Warriors (SJW) ou, pour des raisons trop fastidieuses à retracer ici, Woke, qui pointent du doigt dans la liste des signataires les auteurs de propos jugés par eux ‘racistes’ ou ‘transphobes’ [2]. Dans le sillage de cette lettre, Bari Weiss, journaliste en vue et responsable des pages Opinion du New York Times, a démissionné avec pertes et fracas en dénonçant la rigidification idéologique rampante opérée par ces SJW jusqu’au sein du journal. Franchissant l’Atlantique, la tribune a été traduite ici par le Monde, et France Culture lui a consacré une émission, invitant son principal rédacteur, l’écrivain Thomas Chatterton Williams.

Le débat est ancien, et, identique à lui-même depuis plusieurs décennies. Les sectateurs du free speech se revendiquent des Lumières [3] et toute précision historique mise à part, en reprennent une idée : la confiance dans la force intrinsèque du vrai. « Laissons-parler les Soral, les Dieudonné, les Rowling, pensent-ils très fort, et tous les autres — la vérité saura bien se défendre elle-même, leur clouer le bec et amener ses partisans à la raison ». En face, les SJW descendent de tous ceux qui, depuis Gorgias et les sophistes, doutent de cet efficace du vrai : sans un bras actif derrière elle, la vérité est bien faible — et le manipulateur, le menteur, le raciste, le sexiste, pourra faire des dégâts massifs si on le laisse parler, puisque notre (bonne) réponse comptera pour rien. C’est là une tradition de pensée tout aussi vénérable que la première — Saint-Augustin dans sa Lettre 133 au commissaire Marcellinus théorisait déjà le recours au bras séculier pour défendre la vérité révélée…
Présenté comme cela, on comprend bien que la question ne se résoudra ni en pointant du doigt quelques braves quinquagénaires traités d’islamophobes et expulsés d’amphithéâtres manu militari pour avoir omis de dire ‘iel’ dans leur conférences, ni en exposant les probabilités de suicide désespérément hautes des jeunes transgenres pour souligner l’effet dévastateur sur la psyché que serait l’exposition à un discours leur déniant leur droit d’exister comme ce qu’ils sont.
Non : comme en témoigne l’inscription des deux camps dans l’opposition épistémologique millénaire que j’esquissais, la question est philosophique, massive, et le simple fait d’exposer authentiquement les enjeux et les options serait déjà un grand pas. Je tenterai d’amorcer ce pas ici, en commençant par mettre à distance la chape de mots par lesquels tout ceci est énoncé : trigger warnings, woke, SJW, free speech, safe space, cancel culture, deplatforming [4] … Et puis je proposerai de prendre du recul par rapport à la formulation binaire et récurrente de ces questions.

1. Commençons par indiquer, comme on le faisait et disait il y a une trentaine d’années, « d’où je parle ». Je suis personnellement sensible à cette question de la ‘censure’ et du libre discours, après avoir pris position à deux reprises pour dire des choses qui pourraient paraître antinomiques. Mon inconfort à devoir les penser simultanément est la raison dernière de la présente tentative d’élucidation, certes circonstancielle.

En 2017 j’avais sous le nom d’accommodements déraisonnables défendu l’idée que les meilleures causes politiques ne justifiaient pas de déroger à des valeurs auxquelles on a souscrit en tant que démocrate rationaliste, en particulier la libre expression — tentation pourtant de plus en plus sensible à la gauche de la gauche, dans ce qu’il est convenu de nommer “gauche identitaire“ (par ses opposants) [5]. En 2019, j’avais pourtant milité pour empêcher l’idéologue eugéniste Laurent Alexandre de s’exprimer dans un événement patronné par la présidence de l’université Paris I Sorbonne (ce qui m’avait valu de me faire traiter de fasciste ou de “marxiste culturel“ par ses partisans) [6].
En réalité, la contradiction ici n’est qu’apparente. “Libre expression“ n’est pas droit de n’importe qui à dire n’importe quoi n’importe où. A l’université, dont la mission est, mine de rien la construction et la diffusion du savoir, quiconque profère des faussetés avérées — et non des faussetés probables mais prononcées dans le cadre d’une recherche authentique — n’a pas sa place.

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[1Depuis quelques jours les articles sur la Cancel Culture fleurissent chez nous : Laure Murat dans Le Monde du 1er août , le même jour Jean-Yves Camus dans Charlie Hedbo , et j’en passe…

[2L’auteure de Harry Potter, JK Rowlings, contestée pour ses propos sur les femmes transgenres, est bien sûr la signataire la plus fréquemment visée ici. Certains ont d’ailleurs publiquement regretté d’avoir signé, dès lors qu’ils ont su qu’ils cosignaient avec cette dame.

[3Le dernier opus du linguiste Steven Pinker, dont l’oeuvre académique est incontestable, est un éloge des Lumières, que les spécialistes de ce mouvement ont généralement jugé calamiteux.

[4Tous ces mots sont d’ailleurs anglo-saxons, et on peut légitimement être lassé de ce mimétisme ou asservissement culturel, et se dire « pourquoi ne pas utiliser des termes ougandais ou malais pour dire tout ça, peut-être que ça nous aiderait ?…. » Mais je n’en dispose pas ; j’en resterai au français.

[5“Privilèges épistémiques et accommodements déraisonnables.“ Arguments, 20, 2 : 40–54, 2017, et « Des accommodements déraisonnables — à propos de dérives du débat public » AOC, 7 Juin 2018.

[6Texte et épilogue sur le site Sciences Citoyennes