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Installer la criminologie à l’université : le fait du prince et le débat scientifique - L. Fessard & L. Delaporte, Mediapart, 25 avril 2012

mercredi 25 avril 2012, par Mariannick

La criminologie, comme discipline à part entière, parviendra-t-elle à se frayer un chemin dans l’institution universitaire ? A la veille de l’élection présidentielle, ceux qui voient dans l’arrivée de cette discipline le pur fait du prince – en l’occurrence un cadeau de Nicolas Sarkozy à son ancien conseiller sécurité et ami Alain Bauer – veulent croire qu’une nouvelle majorité pourrait changer la donne.

Depuis l’annonce, le 15 mars par décret ministériel, de la création d’une section “criminologie” à l’université, une partie du monde universitaire est en effervescence. Et même vent debout contre un projet imposé d’en haut, au mépris des différents avis exprimés depuis des mois. Après la Conférence des présidents d’université qui a voté une motion recommandant « aux établissements de ne pas recruter dans cette nouvelle section tant qu’une concertation n’aura pas été mise en place », la Conférence permanente du conseil national des universités s’est, elle aussi, prononcée contre la création de cette section à l’unanimité. La plupart des syndicats du supérieur sont également montés au créneau.

Face à ce rejet quasi unanime, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche n’a pourtant pas cillé. Alors que la porte de l’université paraissait se refermer, il a pris la décision de créer quatre postes en criminologie, deux de professeurs et deux de maîtres de conférences, au Cnam (Conservatoire national des arts et métiers). Alain Bauer qui y enseigne depuis 2009, dans une chaire créée là aussi par décret, admet sans détour que la création de postes au Cnam a bien été décidée pour « contourner l’obstacle administratif de la vieille université ».

Reste que cette décision, en période de restriction budgétaire, a provoqué un nouveau tollé. Le 10 avril dernier, le Conseil scientifique du Cnam a rendu un avis défavorable sur la composition des comités de sélection proposés pour ces postes.« Quand on crée un poste, c’est l’établissement qui en fait la demande au ministère en fonction de ses besoins. Tandis que là, le ministère a attribué quatre postes en criminologie sans aucune concertation et sans prendre en compte les objectifs pédagogiques du Cnam. Et on nous parle d’autonomie des universités ? », s’agace Antoine Bevort, président du conseil scientifique du Cnam.

« Toute cette filière est soi-disant créée parce qu’il y aurait un besoin non satisfait à l’université. En réalité, très peu de gens suivent les cours d’Alain Bauer », souligne-t-il. A peine plus d’une quinzaine d’étudiants étaient en effet inscrits en 2011-2012. Pour Alain Bauer, qui ne nie pas le chiffre, cette faible fréquentation est due au fait que le Cnam, faute de véritable pôle de criminologie, n’a fait que peu de publicité sur son cours. Dans les nombreux établissements où il enseigne par ailleurs la criminologie, ses cours feraient le plein.

Autre grief, « les postes – profilés de telle sorte qu’ils servent une certaine conception de la criminologie, celle d’Alain Bauer – vont être créés au détriment d’autres disciplines », déplore Antoine Bevort, qui « espère que le prochain gouvernement mettra fin à cette aberration ».

Une synthèse de cinq approches
Pour Alain Bauer, qui cristallise les critiques par sa proximité personnelle avec Nicolas Sarkozy mais aussi par son image d’homme de réseaux (il est l’ancien grand maître du Grand Orient de France), toute cette polémique ne fait que révéler une posture classiquement conservatrice de l’université. « La situation a été la même pour toutes les autres disciplines. C’est une tradition universitaire, hélas. Aucune création de discipline ne s’est faite dans la joie et la bonne humeur », raille-t-il, décrivant des enseignants-chercheurs arc-boutés sur le « contrôle de chaque centimètre de leur pré carré ».

Sauf que, selon Fabien Jobard, directeur du Cesdip, le principal centre français de recherches en sciences sociales sur le crime, la tentative actuelle de création de la criminologie rompt avec tout ce que l’on a connu jusqu’à présent.« Lorsque la science politique s’est imposée dans le courant des années 1960, c’était le fruit d’une démarche concertée de juristes, qui enseignaient le droit constitutionnel et estimaient que l’étude des phénomènes politiques ne se réduisait pas aux normes de droit, qu’il fallait impérativement étudier les pratiques, explique-t-il. Il fallait donc autonomiser un savoir constitué, identifié, reconnu. Là, c’est l’inverse : l’université est prise à revers par des gens qui sortent une discipline de leur chapeau, et ressuscitent sous un nom familier la criminologie, le vieux rêve scientiste de la science des sciences. »

Pour les universitaires opposés au projet, la criminologie existe d’ailleurs déjà en France, adossée à des spécialités comme la sociologie, le droit ou la psychologie. « Ce que je fais est évidemment de la criminologie, mais il se trouve que ça s’appelle autrement du fait d’une histoire universitaire française particulière », explique Fabien Jobard.

« La première revue de criminologie en France a été créée en 1886, l’Institut de criminologie de Paris en 1922, l’ancêtre du Cesdip en 1968, nous avons des kilomètres de rayons de recherches sur le crime en France, liste le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et ancien directeur du Cesdip. L’histoire fait que nous avions déjà la chose, mais pas le mot. L’AOC criminologie étant donc disponible, ces gens, des arrivistes, des imposteurs, s’en sont emparés. Alors bien sûr que nous défendons notre boutique, bien sûr qu’il y a des questions de postes et de crédits en jeu ! »

Des charlatans très médiatiques
Une discipline qui prétendrait former des criminologues, compétents sur tous les tableaux, serait pour la plupart des universitaires une escroquerie. « Celui qui revendiquerait le titre de criminologue devrait être fin juriste, un remarquable psychiatre, un excellent pénaliste et un brillant sociologue,remarquait ainsi Philippe Conte, directeur de l’institut de criminologie de Paris, sur France Culture. Cela explique peut-être qu’il y ait moins de criminologues que de gens qui prétendent l’être. (…) Cette section (CNU, ndrl) vise à faire croire qu’il y a une criminologie détachée de toute spécialisation. »

« A l’étranger, les chercheurs français sont criminologues mais dès qu’ils rentrent en France ils doivent se cacher ! » s’amuse Benoit Dupont, directeur du centre international de criminologie comparée (CICC) à Montréal, lié au Cesdip par une convention bilatérale.

A Montréal, où l’école de criminologie date de 1960, les universitaires interrogés s’étonnent que l’on débatte “encore” de l’existence de la criminologie. « Évidemment, le débat dirigé contre Alain Bauer est légitime : les conditions de sa nomination au Cnam relèvent d’un système très français de caste et de réseaux de pouvoir, mais on ne peut rejeter en bloc la criminologie de ce fait, estime Benoit Dupont, qui, Français, a passé son doctorat en science politique à l’université de Toulouse avant de partir à l’étranger. La discipline, elle-même, existe depuis longtemps et continuera à exister après qu’Alain Bauer aura disparu du champ médiatique. Donc nous regrettons qu’on mélange tout et que la criminologie soit associée à une vision sécuritaire du monde. Alors que la grande majorité des universitaires qui la pratiquent dans le monde sont plutôt des gens très critiques et qui résistent à toute récupération politique. Le risque est de se retrouver avec des charlatans, sans aucune qualification, qui occupent la place laissée vacante, parlent dans les médias et diffusent des opinions loufoques comme pendant l’affaire Merah à Toulouse. »

Vision de la criminologie très sécuritaire
Dépendant de l’Université de Montréal, l’école de criminologie accueille quelque 120 nouveaux étudiants par an, qui pour la plupart deviendront des praticiens travaillant dans les prisons, services de probation, maisons de transition pour les ex-détenus, centres de protection de l’enfance et de la jeunesse, foyers pour les jeunes toxicomanes ministères, services de police, etc. Seuls 10 % des étudiants poursuivent dans la recherche.

La formation proposée, intégrant dès la première année droit, sociologie et psychologie, « leur donne un regard différent et plus riche que ceux qui viennent d’une seule discipline », explique son directeur, Jean Proulx. Ce qui n’empêche pas, selon Laurent Mucchielli qui y a séjourné, une « ignorance mutuelle » entre certaines approches, symbolisée géographiquement par un couloir séparant les psychocriminologues et les sociocriminologues. « On ne voit pas ce qu’il y a de commun entre la sociologie du crime etde la réaction sociale (…), et les recherches de “psychocriminologie” (…) travaillant par exemple sur les profils bio-psychologiques des agresseurs sexuels », écrivait-il en 2010.

Au-delà de ce débat disciplinaire, c’est la vision sécuritaire de la criminologie défendue par certains de ses promoteurs qui inquiète. En 2008, dans un texte cosigné avec Xavier Raufer (ancien militant du mouvement d’extrême droite Occident et aujourd’hui codirecteur d’un diplôme d’université “Analyse des menaces criminelles contemporaines”à l’Université Paris-II) et Yves Roucaute (philosophe auteur du discours de Claude Guéant sur les civilisations prononcé devant les étudiants de l’UNI), Alain Bauer défendait une « approche géopolitique et globale des études criminelles ».

Le texte met l’accent sur « les formes collectives de criminalité (crime organisé, terrorismes), les formes transnationales de criminalité (cartels, mafias, etc.) et les formes criminelles propres à l’état présent du monde (la “face noire” de la mondialisation) ». Une théorie de la sécurité globale résumée par Jean-Jacques Urvoas, en charge de la sécurité au Parti socialiste, dans une formule saisissante : « Celui qui vole un œuf rejoindra Al-Qaïda. »

En partie reprise dans le rapport de la Conférence nationale de criminologie remis à Valérie Pécresse en juin 2010, cette approche est encore plus explicite dans un rapport d’étape remis en mars 2011 par Christian Vallar, doyen de la faculté de droit de Nice.« Une approche géopolitique et globale du crime est une nécessité scientifique », y lit-on. (…) La dénomination « “criminologie, diplomatie, polémologie, stratégie” pourrait de ce fait être plus adéquate. » Or, pour les universitaires, la criminologie ne peut se résumer à l’étude du terrorisme et du crime organisé, encore moins à « la stratégie ou la science de la guerre » comme avait réagi, dans un communiqué, l’Association française de criminologie.

« C’est une conception extrêmement défensive de la société reposant sur une détection précoce des menaces, estime Laurent Mucchielli. Au fond, on nous vend une science policière. » De fait, parmi les cinq champs censés composer la future criminologie à la française, on retrouve un intitulé “police technique et scientifique”, absent des cursus de criminologie à l’étranger. « Ce dont on parle n’est pas de mon avis personnel, mais du rapport Conférence nationale de criminologie qui a réuni de nombreux universitaires, rétorque Alain Bauer. Nous ne sommes pas une secte. La criminologie a une pluralité d’approches (Alain Bauer a publié son cours en février 2011, et en voici la critique par un universitaire belge). »

Une demande d’expertise souvent déçue
Débattue à l’université, la criminologie a déjà fait son entrée sur le terrain, notamment dans les services pénitentiaires de probation et d’insertion (Spip) chargés d’accompagner la réinsertion des personnes majeures placées sous main de justice. Depuis novembre 2011, chaque condamné doit faire l’objet d’un diagnostic à visée criminologique, censé « évaluer la dangerosité des personnes suivies » selon le ministère de la justice.

La dangerosité est devenue une obsession du gouvernement depuis le drame de Pornic en janvier 2011. Après l’enlèvement et le meurtre d’une jeune fille, le chef de l’Etat avait pointé du doigt les services de probation qui, débordés, n’avaient pas suivi à sa sortie de prison en février 2010 le principal suspect.

« Les agents de probation doivent cocher des cases dans un logiciel informatique, avec très peu de place pour les commentaires », explique Xavier de Larminat, doctorant au Cesdip, qui vient de soutenir une thèse sur les services de probation. La plupart des critères retenus sont psychologiques :« degré d’appropriation de la sanction »,« capacités relationnelles », « motivation », « positionnement par rapport à la loi », etc.

« La grille laisse très peu de place pour les conditions de réinsertion de la personne, son environnement familial et ses perspectives de travail, remarque Xavier de Larminat. Elle laisse entendre que la délinquance, c’est uniquement dans la tête, peu importe les pressions sociales. » A l’origine travailleurs sociaux, les agents de probation se retrouvent donc « à trier les personnes pour les faire rentrer dans des segments, à trier le bon grain de l’ivraie ». Au départ « très en demande d’une capacité d’expertise », les agents, qui suivent plus d’une centaine de personnes par mois, auraient vite déchanté. « La référence à la criminologie est un label creux, derrière lequel on met un peu n’importe quoi », estime le doctorant.

Au Cnam, les quatre postes de criminologie doivent être pourvus en juin. D’ici là, espèrent ceux qui s’y opposent, beaucoup de choses auront changé. Alain Bauer, que l’on dit proche aussi de Manuel Valls, se veut, lui, serein et n’imagine pas qu’une nouvelle majorité puisse « se prononcer contre la science ».

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