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Payer plus pour étudier mieux ? - Tribune d’Alain Trannoy, Le Monde, 12 novembre 2018

lundi 19 novembre 2018, par Mademoiselle de Scudéry

Cette libre tribune se trouve ici librement commentée par SLU !…
Et mise à jour quant au nombre de postes « gelés » (en français facile, ça veut dire « départs à la retraite non remplacés »).

À lire dans le Supplément Éco-entreprises, page consacrée aux journées de l’économie de Lyon.

Pour l’économiste Alain Trannoy, augmenter les droits d’inscription à l’université n’est pas un scandale, à condition de maintenir l’égalité sociale d’accès aux études.

Le sous-financement de l’enseignement supérieur français est problématique à plus d’un titre. Il dément la volonté souvent affichée de placer la France au cœur de l’économie globalisée de la connaissance. Or cette place est conditionnée par la qualité de son enseignement supérieur et de sa recherche, et donc par les moyens qui lui sont consacrés. Par ailleurs, la faiblesse générale du financement masque de fortes disparités. A côté du système des classes préparatoires et des grandes écoles, « enfants choyés » de l’enseignement supérieur, des pans entiers de l’université font figure de « parents pauvres ». Les élèves des milieux défavorisés qui fréquentent en masse l’université se trouvent donc pénalisés, ce qui contribue à creuser les inégalités.
Pourtant, quelle que soit la couleur des gouvernements, le bond en avant budgétaire est toujours reporté à des jours meilleurs.

Ils ont préféré développer le CIR, l’ont laissé s’écarter de son but initial, puis ils ont inventé le CICE, supprimé l’ISF…

Les priorités de la nation se portent sur d’autres urgences, même si l’enseignement supérieur ne fait jamais partie des secteurs sacrifiés.

Un peu tout de même : postes « gelés » [1] (plus de 100 à Rennes, 70 à Lille — aucun départ remplacé, aucune création, gel de tous les postes en 2019-2020, 30 à Paris 8… 27 sur 29 à Bordeaux, 1/3 des postes à Nanterre)
La cure d’austérité se poursuit dans les universités - Camille Stromboni, Le Monde, 7 novembre 2018

Il est vrai que les solutions proposées suscitent des opinions divergentes. En particulier, la hausse des droits d’inscription est perçue comme un cheval de Troie pour faire dériver le modèle d’enseignement supérieur public vers un modèle de quasi-marché où les valeurs d’égalité profondément ancrées dans la communauté universitaire dans son ensemble seraient remises en cause.

Opinion divergentes de ceux qui ont lu par exemple Dette, 5000 ans d’histoire de David Græber (LES LIENS QUI LIBERENT EDITIONS, 21 septembre 2013), de ceux qui savent que Barak Obama venait à peine de finir de rembourser son prêt étudiant quand il a accédé à la présidence des États Unis à presque 50 ans, des lecteurs du Figaro étudiant du 10 janvier 2017 Une loi en débat actuellement au parlement britannique pourrait mettre fin à la limitation des frais de scolarité à 9 000 livres par an

Cette appréhension se décline selon plusieurs dimensions. Dans une version où elles disposeraient d’une certaine liberté pour fixer le montant des droits d’inscription, il est indéniable que les universités ne s’aligneraient pas toutes sur la même ligne de départ. Certaines pourraient aisément bénéficier de ressources accrues, alors que d’autres, en raison de la modestie de l’origine sociale des étudiants ou d’une spécialisation sur des sujets plus éloignés de l’entreprise, éprouveraient de la peine à augmenter les droits d’inscription. Ainsi les disparités qui existent déjà entre les universités des grandes métropoles et celles de villes plus modestes, ou entre universités scientifiques et littéraires, exploseraient. A la place du système actuel relativement horizontal, se mettrait en place une hiérarchie universitaire, miroir d’inégalités spatiales mais aussi entre champs disciplinaires.

Système de bourses

Si la communauté universitaire, tétanisée par l’augmentation des droits d’inscription, préfère l’immobilisme pendant que la nation regarde ailleurs, faut-il se résigner à voir partir outre-Manche et outre-Atlantique les étudiants et enseignants prometteurs ?

Outre-Atlantique, justement, où l’explosion de la dette étudiante est devenue un problème majeur ?
Mille milliards de dollars : la dette des étudiants américains explose - John Dyer, Rue 89, 19 novembre 2011 ;
où d’anciens militants du mouvement Occupy Wall Street ont racheté pour plus de 3 millions d’euros de dette étudiante, contractée par près de 3 000 Américains ? Un collectif efface une partie de la dette étudiante américaine - Anaïs Brosseau, La Croix, 18 septembre 2014.

Que viennent faire ici les « enseignants prometteurs » ? seraient-ils mieux payés si les étudiants payaient plus ? essayerait-on de nous vendre « en même temps » une LRU 3.0 permettant un recrutement d’enseignants aux salaires différenciés directement par les chefs d’établissements ?

En réalité, il existe des marges de manœuvre et des terrains d’accord relatifs qui pourraient faire accepter à la communauté universitaire un relèvement modéré des droits d’inscription. Mais une telle réforme doit être accompagnée, à l’évidence, de nombreux garde-fous.
Lire la suite (abonnés) dans le Supplément Éco-entreprises.


Ils n’apprennent rien nos économistes ?
La dette étudiante : une bombe à retardement ? - Eric Berr, Blog des économistes atterrés, "Marianne", 18 Novembre 2014

Tandis que nous sommes toujours éclaboussés par les conséquences de l’éclatement de la bulle immobilière (la désormais célèbre crise des subprimes), une note de la Banque de France nous signale que de nombreux risques pèsent sur le marché du crédit étudiant aux États-Unis
[…] les droits d’inscription dans les universités américaines ont augmenté de près de 30 % entre 2006 et 2012 afin de compenser la chute de 85 % des revenus financiers des universités sur la même période (qui correspondent aux revenus du patrimoine mobilier des fondations) et le désengagement des États, autant de dommages collatéraux de la crise des subprimes […] Il n’est donc pas étonnant de constater que les défauts de paiement ont plus que doublé depuis 2008. En effet, près de 30 % des titulaires de prêts étudiants accusent un retard de paiement de plus de 30 jours en 2014. Dès lors que la situation sur le marché de l’emploi se dégrade et que les salaires sont revus à la baisse, le crédit étudiant devient une bombe à retardement.

Dossier complet de SLU sur la dette américaine
« Prêts étudiants : Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus ! (in english, mais pas seulement) - Novembre 2012 »
et outre-Manche : « Angleterre : premières conséquences du triplement des frais de scolarité dans les universités - Elisabeth Blanchet, Educpros, 7 juin 2011 »

Septembre 2011 verra la dernière génération d’étudiants britanniques bénéficiant des frais de scolarité annuels fixés à 3.290 £ (3.770 €) pour entrer à l’université. Les trois quarts des universités britanniques ont en effet annoncé qu’elles feront payer le prix fort, 9.000 £ (10.310 €), la somme maximale autorisée par le gouvernement dès la rentrée 2012, en dépit de la mobilisation lycéenne et étudiante de l’automne 2010.


…et une revue de presse made in England
La Grande-Bretagne, un exemple à suivre, vraiment ? Revue de presse (début juin 2011)

Alain Trannoy et son compère Robert Gary-Bobo manient ce point d’interrogation depuis fort longtemps déjà : Faut-il augmenter les droits d’inscription à l’université ? (Revue française d’économie Année 2005)

…point d’interrogation qui change de nature quand Gary-Bobo abandonne le style universitaire soutenu au profit du style relâché des Macron-leaks : « Comment faire passer la pilule de la hausse des droits d’inscription ? »…

Crédit et droits d’inscription : faire les choses dans le bon ordre et avec gradualisme.
Comment faire passer la pilule de la hausse des droits d’inscription ?
Commencer bien sûr par le crédit : ne pas mettre la charrue avant les bœufs.
Y aller doucement mais commencer tout de suite avec les droits d’inscription.
Instaurer la sélection mine de rien.
Créer une nouvelle catégorie d’établissement public ? Libérer les énergies universitaires.
Fin programmée et lente du chercheur à vie et du jacobinisme scientifique.
Grande écoles : de la circonspection ; laisser faire les bactéries.…"

Il faut noter aussi que tous deux proposaient dès 2015 « Le seul groupe qui n’a pas été sollicité d’une façon importante est celui des familles. Nous proposons d’augmenter la contribution des ménages en prenant en compte une exigence d’équité. Les étudiants et leurs parents peuvent en effet supporter une certaine augmentation des droits d’inscription. Nous sommes en faveur d’un relèvement modeste de ces droits, de l’ordre de 1.000 euros par année d’études pour les étudiants non boursiers, soit environ 65% des inscrits à l’université. »
Financement des universités : pour des frais d’inscription plus élevés mais différés (educpros, 15 octobre 2015).

En privé toujours, le même Gary-Bobo (Réformes souhaitables de l’enseignement supérieur français et éléments d’une stratégie de changement", 16 novembre 2016.) propose une tout autre somme :
« Les entreprises et la classe dirigeante française se méfient de l’université. Il ne reste que la contribution des ménages. Il faut donc augmenter les droits d’inscription. Un étudiant coûte entre 8000 et 15000 euros par an. Cela donne l’ordre de grandeur des droits vers lesquels on irait : entre 4000 et 8000 euros par an et par étudiant, avec un taux de subvention publique d’au moins 50%. »

il livre aussi les « ficelles » de communication clefs en mains : « Y aller doucement mais commencer tout de suite avec les droits d’inscription.
Il y a urgence à trouver des ressources nouvelles pour les universités et il faut se jeter à l’eau. Les droits d’inscription devraient être portés à 1.000 euros par étudiant et par an dans les trois années de licence. En master, c’est déjà plus que 1000 euros (cf. les « masters internationaux »). On pourra laisser les établissements fixer leurs droits en master sous un plafond réglementaire (du genre 10.000 euros, ou moins, si cela paraît trop)
. »


Pour conclure notre lecture critique et manier nous aussi le point d’interrogation rhétorique, Le Monde, en publiant cette tribune d’Alain Trannoy, ne continuerait-il pas de susurrer sa petite musique néolibérale pour préparer les esprits ? Puisqu’on vous dit, chère TINA, qu’il n’y a pas d’alternative…

(voir Le Monde Argent & placement : « Comment bien choisir son crédit étudiant »
Agnès Lambert, 15 septembre 2018 ) ;

On s’étonnera aussi que nos économistes orthodoxes se réfèrent toujours au Royaume Uni ou aux États Unis : pourquoi ne pas prendre l’Allemagne pour modèle ? —sauf quand ça les arrange, bien sûr, sur le SMIC ou les droits du travail— l’Allemagne où « Avec l’abandon la semaine dernière des frais de scolarité en Basse Saxe, dernier Land où l’université était encore payante, les étudiants allemands comme étrangers pourront étudier à moindre frais outre-Rhin. »
« En Allemagne, la fin des frais de scolarité à l’université »
(le Figaro étudiant, 14 octobre 2014).

Ils pourraient lire aussi la thèse de Léonard Moulin, par exemple, ces économistes, ou l’article « Il faut arrêter de voir l’éducation comme un coût » de Natacha Lefauconnier, Educ-Pros, 26 juin 2015

Il y a trois arguments en faveur d’une augmentation des frais d’inscription, dont je montre les limites dans ma thèse.

Le premier est celui de la justice sociale. Aujourd’hui, les classes favorisées bénéficient davantage de l’enseignement supérieur. Pour que les frais d’inscription soient équitables, il faudrait que les moyens donnés aux étudiants les plus défavorisés leur permettent d’entreprendre des études dans de bonnes conditions matérielles. Or ce n’est pas ce que l’on constate à l’étranger.

L’efficience est le deuxième argument de ceux qui penchent pour une augmentation des frais d’inscription : des fais plus élevés permettraient d’accroître la compétitivité des formations au niveau international, de motiver étudiants et enseignants... Mais les travaux empiriques montrent qu’un relèvement des frais ne permet pas d’accroître l’efficience du système.

Le troisième argument est de dire que des frais plus élevés permettent d’octroyer plus de moyens aux universités. Or, lorsqu’on regarde ce qu’il se passe à l’international, on observe plutôt le contraire. Au Royaume-Uni, où il y a eu un relèvement des frais d’inscription en 2011, l’État s’est désengagé en baissant ses subventions aux établissements de 40%. Mais les étudiants finançant leur formation par des prêts qu’ils ne parviennent pas à rembourser, l’État se retrouve aujourd’hui à devoir assurer les taux de dépôt sur ces prêts étudiants, et donc à devoir payer davantage que dans l’ancien système.


[1Comme le dit un twitos, l’Université sera bientôt prise dans les glaces